Ce jour, j'annonce la sortie des dernières aventures de Jean de Courçon, page de Sa Majesté le Roy Soleil. En voici une courte présentation suivi du premier chapitre :

Lors d’une escapade nocturne dans le château du Roy-Soleil, Jean de Courçon, surprend une conversation entre deux individus. Il apprend ainsi qu'on envisage d’éliminer un personnage de la cour ! N’écoutant que son courage, et sa curiosité, il suit l’un des comploteurs et le trouve en train d’acheter une potion mortelle chez un apothicaire. Avec l’aide de la jolie Prunelle, son amie jardinière du roi, Jean se lance dans une enquête particulièrement délicate et dangereuse, impliquant les plus hauts dignitaires du royaume. Pour découvrir la vérité, cette fois, il devra mettre en jeu sa propre vie…

 

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Duel sous la lune

 

            Onze heures du soir tintèrent au clocher de Notre-Dame de Versailles. Au premier étage de la Grande Ecurie, une porte s'ouvrit en grinçant légèrement. Une tête d'adolescent à la chevelure brune mi-longue, dont les ondulations étaient soigneusement peignées, émergea puis pivota vivement à droite et à gauche. Le couloir, où s'alignaient les chambres des pages de la Grande Écurie, était désert. Il était plongé dans une étrange pénombre, argentée par les rayons de la pleine lune filtrant au travers des fenêtres en enfilade. Le garçon émit un délicat roucoulement, sortit, puis se planta au milieu de la coursive, poings sur les hanches. Bientôt, toutes les portes s'ouvrirent et le lieu se peupla de garçons d'une quinzaine d'années, en chemise de nuit et mules de satin. Seuls deux d'entre eux, dont le premier apparu, portaient une tenue de carabin de la Sorbonne, sobre et surtout sombre, détail qui avait son importance cette nuit-là.

            Les deux jeunes gens ainsi habillés se toisèrent mutuellement, puis l'un déclara, quelque peu caustique :

            – Mais comment faites-vous, Jean de Courçon, pour avoir l'air d'un paysan auvergnat[1], même vêtu en étudiant de bonne famille ?

            L'interpellé sourit en pinçant les lèvres, puis se rengorgea pour lancer la réplique qui fait mouche :

            – Je remarque, mon cher François de Champin-Bellecourt, que toi, si tu as de l'air, c'est surtout dans la tête. Et tu n'en manques point ! Car pour ce qui est de la subtilité… (il soupira avec gravité) Dieu, comme je plains ton pauvre père d'avoir engendré pareille misère intellectuelle.

            François, qui était aussi blond et orgueilleux que Jean était brun et fier, se retint de se jeter sur son grand rival de l'école des pages. Il se contenta d'un rictus en guise de contre-attaque. Car ce soir-là, se piquer à coups de fines répliques n'était que le prélude à un autre duel, silencieux celui-là et beaucoup plus sérieux, voire dangereux. Un page en chemise de nuit s'imposa au milieu du groupe.

            – Frères de la Chambre[2], silence, je parle ! Comme convenu, je serai l'arbitre du duel qui oppose ci à ma droite François, fils de monseigneur le duc de Champin-Bellecourt, et ci à ma gauche Jean, fils de monsieur le marquis de Courçon.

            Exhibant dans chaque main un petit rouleau de papier blanc, scellé par un cachet de cire, il poursuivit :

            – J'en rappelle les règles : nous avons là une énigme à résoudre et un trésor à trouver. Le premier qui nous rapporte celui-ci a gagné. En punition, le perdant sera dix jours durant le larbin du vainqueur. Si vous vous faites attraper, tant pis pour vous ! Nous nierons toute connivence ou complicité, et vous serez abandonnés à votre châtiment. Messieurs, dans l'honneur et la dignité, main droite levée et la foi au cœur, jurez !

            – Nous jurons ! prononcèrent les adversaires d'une même voix, se fixant d'un regard aiguisé comme une hache de guerre.

            – Que le plus malin gagne ! Voici votre énigme.

            Le page maître du jeu remit à chacun son rouleau. Avec une courtoisie affectée, les concurrents se souhaitèrent bonne chance, en suite de quoi ils s'élancèrent côte à côté en petite foulée vers l'escalier au fond du couloir.

***

            Pour échapper à la vigilance des adjoints du Grand écuyer de France, sous la responsabilité duquel était placée l'école des pages de Louis XIV, les pensionnaires avait mis au point une solution d'évasion qui avait fait ses preuves : descendre au rez-de-chaussée, entrer dans une minuscule remise, puis se faufiler par l'unique fenêtre dont les barreaux avait été habilement descellés. Les deux concurrents se retrouvèrent ensemble à l'intérieur de ce réduit obscur et puant.

            – Après vous, monsieur le duc, chuchota Jean.

            – Puisque c'est moi qui vais l'emporter, courbez donc l'échine, monsieur le marquis, et que votre dos me serve de marchepied.

            – Marchepied, voilà qui rime avec poing sur le nez, gronda Jean. Écarte-toi, malotrus !

            – Je n'en ferai rien… cornecul ! Pardonnez, c'est pour la rime.

            Ils en seraient sûrement venus aux mains, si Jean n'avait pas tout à coup pensé : « Que dirait de moi ma princesse des fleurs[3], si elle me voyait me chamailler, tel un chiffonnier, avec ce misérable individu ? » Cette salutaire interrogation le ramena d'un coup à plus de dignité et, avec une politesse affectée il s'effaça. Il ne put toutefois s'empêcher de marmonner, tandis que son condisciple enjambait la fenêtre, cette citation de l'Évangile :

            – Plusieurs des premiers seront les derniers, et plusieurs des derniers seront les premiers.

            Lorsqu'il se retrouva à son tour sur le pavé grossier de l'avenue de Saint-Cloud, son premier réflexe fut de chercher François du regard. Curieusement, celui-ci s'était déjà évaporé dans la nuit, sans doute en rasant le mur de la Grande Ecurie. Jean prit une profonde inspiration, puis s'avança jusqu'au coin du bâtiment afin de jeter un regard vers l'entrée du château. La Garde suisse veillait derrière les hautes grilles fermées. Elle semblait même plus vigilante que d'ordinaire, car les hommes ne jouaient pas aux dés autour d'un tonnelet, mais déambulait l'arme à l'épaule. Ce n'était pas de bon augure vu la sottise qu'avaient imaginée les pages de la Chambre pour régler le différend qui opposait les deux concurrents – Jean ne se souvenait d'ailleurs même plus vraiment de ce qui avait causé leur énervement lors de la leçon de latin, et s'était terminé à la sortie par une série de soufflets[4] à la figure.

            « Finalement, un duel à l'épée n'eût pas été moins stupide », se dit-il.

            – Allez, Jean, concentre-toi, tu as déjà perdu une longueur sur ce faquin.

            L'adolescent ferma les yeux pour visualiser son parcours. Comme François, il allait contourner par l'est la Grande puis la Petite Écurie Royale, s'enfoncer dans la ville vers le sud, suivre le mur d'enceinte des jardins du palais… Parvenu à la poterne percée à hauteur de l'Orangerie, il utiliserait la clé qu'il avait acquise à grand frais pour pénétrer dans le parc. Jusque là, ce ne serait qu'un jeu d'enfant, mais ensuite il lui faudrait entrer dans le château, et pas par n'importe quelle porte : sa désignation était dans l'énigme.

            Avant de se lancer dans cette première étape de la course au trésor, il alla s'isoler dans une étroite impasse, s'agenouilla sur le sol en terre battue, puis alluma un minuscule bout de chandelle qu'il posa devant lui. Ayant décacheté puis déplié le rouleau, il lut à mi-voix le texte suivant :

            – « Bien que vous n'ayez pas la qualité d'hôte de marque, vous devrez, tel Condé en retour d'exil, être reçu par Sa Magnificence en pleine gloire. Ensuite, vous devrez soutenir le divin regard du Soleil et monter vers lui, le cœur plein de reconnaissance. Vers quel horizon tourner ensuite vos pas ? La curiosité vous guidera, et sous le tombant qui vous concerne, vous trouverez dans le rouleau marqué d'un J l'espoir de poursuivre votre chemin. »

            Jean émit une plainte de découragement.

            – Fichtre ! Il n'y sont pas allés de main morte, commenta-t-il à voix haute.

            Il se concentra et déjà, presque étonné, commença à entrevoir la solution. Il se souvenait que le Grand Condé, l'un des chefs de la Fronde[5], avait été pardonné par le Roy-Soleil après qu'il eût remporté la bataille de Seneffe contre Guillaume d'Orange. Le souverain l'avait reçu en grande pompe. C'était en… 1674. De cela, Jean était sûr. Mais où ? Où Sa Majesté avait-elle accueilli ce frondeur repenti ? Il réfléchit, se tritura la mémoire, soumit sa cervelle à un intense bouillonnement… En vain ! Jusqu'à ce qu'il se rappelle que dans une énigme chaque mot compte. Il relut donc le texte : « Bien que vous n'ayez par la qualité d'hôte de marque ».

            Où le roi accueillait-il parfois ses hôtes de marques, par exemple des ambassadeurs ?

            – Des ambassadeurs ! s'exclama-t-il.

            Il avait trouvé. La suite fut d'une facilité déconcertante à résoudre. Car une fois gravies les marches de l'escalier des Ambassadeurs, il entrerait dans le petit appartement du roi. Or Jean en connaissait parfaitement toutes les pièces. L'une d'elles était le salon de Pandore[6] ! Il bondit sur ses pieds et fila comme un dératé, convaincu de devancer son adversaire.

 

 



[1] Jean de Courçon était le fils unique d'un marquis auvergnat désargenté, mais de vieille noblesse.

[2] L'école des pages comptait 125 élèves, dont 24 attachés spécifiquement à la personne du roi, les pages de la Chambre.

[3] Il s'agit de Prunelle Collinot, fille d'un des chefs jardiniers de Versailles.

[4] Gifles.

[5] La Fronde (1648–1653) fut un mouvement de révolte des princes, dont le Grand Condé, contre le pouvoir royal à l'époque de la régence de la reine-mère, Anne d'Autriche.

[6] La première femme, dans la mythologie grecque. Cédant au démon de la curiosité, elle ouvrit la boîte contenant tous les maux de l'humanité. Elle la referma vivement, mais il n'y restait plus que l'Espérance.